Le chef d'oeuvre méconnu

Publié le par Laurent Checola

Analyse

Le site Gamasutra, nouveau prosélyte de la « fin de l'art », déplore la difficulté pour le jeu vidéo d'acquérir le statut d'oeuvre. Longtemps considéré comme un art mineur, le jeu ne pourrait, par sa nature même, accéder à la reconnaissance esthétique. Si ces dernières années, certains gamedesigners ont acquis une certaine renommée, il est vrai que Miyamoto n'est pas Burroughs, et que Michel Ancel n'est pas au jeu de plateforme ce que Rimbaud est à la poésie.


Au lieu de se complaire dans une sorte de nostalgie de l'art d'antan, les contributeurs sollicités par le site Gamasutra avaient un regard plus lucide. Pour l'un d'eux, le poncif du rapprochement entre le jeu vidéo est le cinéma, est inopportun.


They won't, however, have to do everything all at once, with painterly scenes set to classical music straining against enobling themes and action. Video games aren't movies, and using them as the model is limiting.


Des tentatives de « films interactifs » ont en effet fleuri... et fait florès. L'interactivité tant vantée poussait le joueur à subir un dirigisme inégalé. En termes de gameplay, le jeu vidéo souffre encore plus de la comparaison avec la littérature.


No one could think that Dostoyevsky and Beyond Good and Evil have anything significant in common; even Neuromancer and DX are worlds apart. Suggesting that the Final Fantasy series is great game art shows a deficit of exposure to real literary art. Visually rich does not equal philosophically or intellectually significant,


explique un autre analyste.


De fait, par sa nature même, le jeu vidéo offre moins de possibilités que le médium littéraire. Comment rendre compte des états d'âme d'un personnage, sans recourir à la focalisation interne ? Comment décrire, sans compromettre l'activité du joueur ? Comment multiplier les points de vue dans un jeu ? Fahrenheit, de Quantic Dream, est une tentative pour embrasser tous les points de vue : à la fois tueur et policier. Il s'agit,, à proprement parler, plus de narration interactive, que de cinéma. Mais le jeu se fourvoie rapidement dans nombre de travers.


D'une manière générale, le jeu vidéo est un art fondamentalement épique, un art scénique de la monstration. Il est plus proche du théâtre, où le dire coïncide avec le faire, que de l'art romanesque. Certes, une adaptation de roman est envisageable. Ainsi, un game designer baigné de culture et d'idéaux subversifs serait tenté d'adapter la Condition Humaine d'André Malraux. C'est un livre total où la pensée est en acte, et où les personnes ont une profondeur metaphysique. Quel substrat affleurera d'une adaptation vidéoludique ? Que restera-t-il de la première phrase du roman : Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ?


En littérature, rompre le noeud gordien de cette incertitude ne relève pas du lecteur. Dans un jeu vidéo, le joueur n'aura que faire des angoisses existentielles de Tchen. Et la Condition humaine version jeu ne sera qu'un succédané de Splinter Cell ou de Freedom fighters.

Publié dans Modes

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