Nintendo déjoue
Attention : l'article qui suit n'est pas un publireportage pour la Wii
Analyse
Dès qu'une nouveauté technologique vient au jour, les médias importants souffrent du syndrôme du petit Prince. Du Monde à France 2, tous analysent avec un plaisir candide, les joies de la Wii, sa manette - véritable marotte - son design, ses graphismes attachants. Des propos boursouflés d'infantilisme béat. Pour l'opinion médiatique, cette nouvelle console est « un concentré de technologie au service du jeu » ; en d'autre termes, du pain bénit pour une pseudo élite intellectuelle boboïsée, lobotomisée, et sous perfusion d'émissions de Thierry Ardisson.
Trop attachés à mettre en scène le jeu de Nintendo – une pièce minimaliste, où le directeur de Nintendo France, Stéphane Bole vend son produit – les journalistes n'ont guère eu le temps d'en sonder les enjeux.
La Nintendo Wii, initialement appelée « Révolution », l'est, en effet, à bien des égards. Elle modifie d'abord radicalement la posture du joueur. De droit, n'importe qui peut jouer à la Wii. Les codes établis par plus de trente ans de jurisprudence vidéoludique, sont désormais caduques. Le jeu vidéo, depuis ces débuts, remplit plus une fonction symbolique, que cathartique. Sinon, on imagine mal comment un jeu comme Pong aurait pu avoir du succès.
Degré zéro du graphisme, ce titre dispose pourtant d'un plaisir de jeu optimal. Ainsi, dès l'origine, l'action réalisée dans le jeu est médiatisée par une fonction exercée par le joueur, sur sa manette. Avec la console de Nintendo, la catharsis devient l'élément essentiel d'un jeu. En ce sens, la firme japonaise, qui voit son média osciller entre sport électronique et art numérique, bascule irrémédiablement vers la premiere alternative.
Plus globalement encore, la nouvelle console entend abolir la distinction entre la caste des joueurs, et des non-joueurs. Dans un souci mercantile, Nintendo se présente comme le conciliateur des initiés et des profanes. Mais cette rupture, si souvent évoquée, est-elle pour autant réelle ? Depuis trente ans, le jeu vidéo forme ses usagers à ses codes, produit un habitus. Il semble donc vain de faire de la wii remote, la baguette magique avec laquelle tous les joueurs vont être enchantés.
Nintendo oublie également qu'en temps que médium, le jeu vidéo doit composer avec une étroite collusion de la forme et du fond. En modifiant les règles du jeu, le logiciel ne peut être qu'affecté. En réalité, l'existence même de la console part d'un postulat, erroné : l'action est le coeur du gameplay. N'en déplaise à l'entreprise japonaise : tout jeu n'est pas un hack and slash. Les jeux de sport, proposés avec la console ne doivent d'ailleurs pas faire illusion. S'il est assez aisé de singer un mouvement de tennis, il est impossible de reproduire avec une wiimote, un passement de jambe au football.
A brève échéance, Nintendo contribuera donc à affadir le gameplay, en misant exclusivement sur l'action, et à proposer des casual games à l'intérêt ludique douteux.